Interview d’Emmanuelle Gouillart, nouvelle directrice générale de l’ESPCI Paris - PSL
Emmanuelle Gouillart a pris officiellement ses fonctions de directrice générale de l’ESPCI Paris - PSL le 26 juin 2026. Physicienne de formation et spécialiste reconnue des interfaces entre recherche académique et recherche industrielle, elle succède à Vincent Croquette pour un mandat de cinq ans renouvelable.
Quel a été votre parcours avant de rejoindre l’ESPCI ?
Je suis physicienne de formation, avec un parcours qui a évolué vers la science des matériaux et la chimie inorganique. J’ai fait mes études à l’ENS au sein de PSL. Ce qui définit vraiment mon parcours, c’est que j’ai toujours évolué à l’interface entre recherche académique et recherche industrielle. C’est un fil rouge qui traverse tout ce que j’ai fait.
Tout a commencé avec une thèse Cifre, partagée entre l’Imperial College London et le CEA de Saclay, où je travaillais sur une manip de mélange de fluides visqueux, et les méthodes topologiques pour analyser ce mélange. Une très belle expérience, avec une ouverture internationale et cette combinaison d’expérimental et de théorie que j’apprécie particulièrement.
J’ai ensuite rejoint l’unité mixte CNRS/Saint-Gobain pendant 13 ans, développant des sujets de science des matériaux — verres, couches minces — avec une approche pluridisciplinaire. en utilisant des méthodes avancées d’instrumentation et de traitement de données pour étudier des phénomènes complexes et remonter à leurs mécanismes microscopiques. Ces travaux d’inspiration industrielle m’ont permis de collaborer avec de nombreux jeunes chercheurs, dont des alumni de l’ESPCI. J’ai dirigé l’unité mixte pendant 6 ans, ce qui m’a amenée à un autre registre : piloter des équipes, porter des projets collectifs, créer de bonnes conditions pour le travail scientifique.
Une parenthèse marquante : une année sabbatique à Montréal, au sein de la start-up Plotly, pour développer des outils open source pour l’imagerie biomédicale — aboutissement de mon investissement pour le calcul scientifique, notamment avec scikit-image. L’open source a aussi été l’occasion de m’investir dans la formation, un moteur formidable pour diffuser la connaissance et approfondir sa propre compréhension.
Je suis ensuite rentrée en France pour devenir directrice scientifique de Saint-Gobain Research Paris — le plus grand centre de R&D du groupe, avec 500 personnes. J’y avais la charge des programmes exploratoires, du développement de nouvelles compétences et des collaborations académiques. Un poste stratégique, au croisement exact de la recherche fondamentale et des enjeux industriels. Cela a été l’occasion pour moi aussi de m’ouvrir à d’autres disciplines comme les biotechnologies ou les sciences humaines et sociales, et de cultiver la pluridisciplinarité.
Ce parcours m’a profondément façonnée. J’ai un profil aux interfaces : j’aime faire des ponts entre les disciplines, entre les mondes. Et c’est précisément ce que l’ESPCI incarne.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de prendre la direction de l’ESPCI ?
J’ai une relation ancienne avec l’école. J’ai eu la chance de travailler avec beaucoup de collègues super, à l’ESPCI ou alumni de l’ESPCI au fil des années, et c’est une communauté que j’appréciais vraiment. Intellectuellement stimulante, engagée, diverse. J’ai aussi suivi des thèses avec 6 des unités de recherche de l’ESPCI, donc je connaissais bien la maison, ses équipes, sa culture scientifique, et cette combinaison rare de recherche d’excellence et proximité avec l’industrie.
Et ce que j’y ai observé m’a marquée. L’ESPCI a quelque chose de particulier, qu’on ne trouve pas facilement ailleurs. J’ai la conviction que ce modèle pluridisciplinaire alliant recherche d’excellence, formation scientifique de haut niveau et innovation est exactement le type d’environnement dans lequel il faut investir pour répondre aux grands défis de nos sociétés. Prendre la direction de l’ESPCI, c’était l’opportunité de porter ces missions.
Quelle est votre vision pour l’ESPCI dans les prochaines années ?
Nous allons récolter les fruits du travail remarquable des équipes précédentes. Le nouveau campus ouvre des possibilités que nous n’avions pas : de nouveaux espaces, une nouvelle façon de penser et « d’habiter » l’école.
Ma vision est simple : rester fidèle à l’ADN de l’ESPCI, tout en s’ouvrant davantage. La formation par la recherche, la pluridisciplinarité, la recherche fondamentale nourrie par des applications concrètes, l’innovation inspirée par la science… ce sont des fondamentaux qui font la singularité de l’école.
Mais je veux une école encore plus ouverte. Ouverte géographiquement : sur PSL, sur le 5e arrondissement, avec des espaces pensés pour la rencontre et la circulation des idées. Ouverte sur le monde socio-économique : avec l’industrie, avec la Ville de Paris, avec tous les acteurs qui partagent notre conviction que la recherche et la formation sont un investissement pour l’avenir.
Une ambition me tient particulièrement à cœur : faire mieux connaître l’ESPCI. Son modèle pédagogique est unique, les carrières qu’elle permet sont remarquables — et pourtant, trop peu d’étudiants le savent encore. L’ESPCI mérite d’être beaucoup plus visible, auprès des lycéennes et lycéens, des classes préparatoires, et des entreprises.
Enfin, je crois à la force d’un réseau d’« écoles expérimentales » partageant les mêmes valeurs — une piste que je souhaite explorer, car l’ESPCI a beaucoup à apporter et beaucoup à gagner dans ce type d’échanges.
Tout ceci doit se faire en travaillant avec toutes les parties prenantes et les partenaires de l’ESPCI : les élèves, les enseignants-chercheurs et tout le personnel des laboratoires, les services, les alumni, la ville de Paris, le CNRS, PSL et ses établissements, le MESRE… Il faut mobiliser toute notre communauté.
Quels seront les grands défis de l’ESPCI dans les années à venir ?
Le bien-être, la qualité de vie au travail, l’inclusion, les transitions ne sont pas des sujets « annexes ». Ce sont des conditions pour que le changement tienne dans la durée. Il faut travailler tous ensemble, notamment pour investir pleinement le nouveau campus.
Un combat me tient profondément à cœur : défendre le financement de la recherche fondamentale et de l’enseignement supérieur d’excellence. Former des scientifiques de haut niveau et financer la recherche, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement, un levier. Ce combat est à mener également au niveau de PSL : être un établissement-composante de PSL, c’est une chance extraordinaire, mais aussi un exercice d’équilibre permanent entre identité propre et collectif.
La place des femmes en science est un autre défi majeur — pas seulement dans les amphis, mais à la tête des laboratoires et dans toutes les instances de décision. Il s’agit de changer structurellement ce qui freine encore trop de trajectoires.
Sur le plan scientifique, l’intégration de l’intelligence artificielle est incontournable — pas comme un effet de mode, mais comme une transformation profonde des façons de faire de la science.
Il ne faut pas rester au niveau des discours : ce qui compte, c’est ce qu’on fait concrètement, et pour cela toute la communauté doit s’approprier ces défis.
Quelle importance accordez-vous à la formation par la recherche ?
Le modèle de formation ESPCI est inventif et plus précieux que jamais. Apprendre par la recherche, c’est apprendre autrement : quand on « manipe », quand on se trompe et qu’on comprend pourquoi, les connaissances sont retenues différemment, parce qu’elles ont été comprises et intégrées. Cela donne du recul, des connaissances interdisciplinaires solides et une capacité à mobiliser ce qu’on sait dans tout type de contexte.
Ce modèle apprend aussi à penser. Former l’esprit critique, c’est peut-être le défi le plus important de notre époque, dans un monde saturé d’informations et de contenus générés par l’IA sans recul ni discernement.
Comment accompagner au mieux les étudiants dans un monde en pleine mutation ?
Nos élèves-ingénieur·e·s ont un CV qui leur ouvre des portes — mais avoir des portes qui s’ouvrent ne suffit pas si on ne sait pas laquelle franchir. Notre rôle est de leur donner la méthodologie pour faire des choix qui les épanouissent vraiment.
Mais tout cela ne peut fonctionner que si les étudiantes et étudiants sont dans de bonnes conditions pour apprendre. La précarité étudiante est une réalité que nous ne pouvons ignorer. C’est pourquoi nous attachons une importance particulière aux bourses Joliot, qui permettent de doubler les bourses Crous. À l’ESPCI, nous ne laissons jamais un étudiant en difficulté.
Comment s’assurer que nos équipes de recherche aient les meilleures conditions pour travailler ?
Les équipes de l’ESPCI ont un bon taux de succès pour obtenir des financements, et les ressources propres pour la recherche ont bien augmenté ces dernières années grâce aux efforts des chercheurs, de la direction de la Recherche et du soutien précieux de la Direction d’Appui à la Recherche. Cependant, elles travaillent dans un contexte réglementaire complexe : remplacement des ingénieurs et techniciens indispensables, synchronisation de financements pour l’acquisition d’équipements structurants… Il y a un travail minutieux à renforcer entre les tutelles et entre les laboratoires et les services de l’école.
Sur le plan logistique, l’engagement de la direction technique est reconnu par tous et toutes, avec bien sûr les travaux qui la mobilisent beaucoup et donc la nécessité de renforcer l’équipe.
Comment soutenir de nouvelles thématiques scientifiques prometteuses ?
L’ESPCI recrute des enseignants-chercheurs dans de nouvelles thématiques — analyse de cycle de vie il y a quelques temps, intelligence artificielle pour la science aujourd’hui — et intègre davantage de contenus liés à la transition écologique dans ses enseignements.
Il faut aussi que les chercheurs aient des conditions favorables pour prendre des risques et explorer de nouveaux sujets : la compétition des appels à projets incite à creuser une expertise existante, il faut donc des dispositifs dédiés à l’exploration. Les grands programmes de PSL ont déjà permis de nouvelles collaborations pluridisciplinaires qui vont dans le bon sens.
Comment soutenir l’écosystème innovation et start-up de l’ESPCI ?
L’innovation fait partie de l’ADN de l’ESPCI. Nous avons la chance d’avoir un écosystème complet avec l’incubateur PC’UP, son accélérateur et la possibilité pour les laboratoires de donner naissance à des start-up, et tout cela au cœur de Paris. Mais pour que cet écosystème fonctionne, il faut que les chercheurs ne se sentent pas seuls face aux défis de la concrétisation de leur projet. C’est là qu’intervient la direction d’appui à l’innovation, dont la force est la proximité avec les équipes.
Il y a aussi un chantier de fond : construire un modèle économique solide et durable. Le nouveau campus est une opportunité pour créer des espaces propices à la rencontre entre recherche, innovation et industrie — c’est le projet PC Tech.
Comment l’ESPCI peut-elle contribuer davantage aux grandes transitions ?
Je crois à la continuité de la chaîne de la recherche fondamentale jusqu’à l’application. Pour y contribuer davantage, il faut créer des rencontres ciblées entre chercheurs et acteurs du monde économique et sociétal — avec PSL et la Mairie de Paris comme partenaires naturels.
Il faut aussi une vraie stratégie scientifique collective : non pour contraindre les chercheurs, mais pour identifier des domaines prioritaires où l’ESPCI peut peser, tout en laissant de la place aux recherches exploratoires, là où naissent souvent les plus grandes découvertes. Chaque chercheur, chaque chercheuse doit pouvoir continuer à définir sa propre recherche — mais nous pouvons aussi construire ensemble quelque chose de plus impactant.
Quelles valeurs souhaitez-vous porter en tant que directrice générale ?
La science doit éclairer les décisions dans la société et les politiques publiques. Cela suppose de sortir de nos labos, d’être présents là où les décisions se prennent : conseils scientifiques, élus, débat public.
L’inclusion et la diversité sont au cœur de ma feuille de route. Je veux que l’ESPCI soit un endroit où chacun·e peut réaliser son potentiel, quel que soit son profil, son origine, son genre, sa situation de handicap. L’égalité femmes-hommes ne se décrète pas : elle se construit, concrètement, au quotidien.
Enfin, les transitions — en particulier écologique. Au-delà du label DD&RSE, c’est une culture à ancrer durablement.
Quel message adressez-vous à la communauté de l’ESPCI ?
Pour paraphraser Bergson : « Le futur, ce n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons construire ensemble ». Nous avons une chance extraordinaire : évoluer dans un environnement unique, reconnu, stimulant, avec des fondamentaux solides. Ce que je veux, c’est que chacun·e se sente pleinement acteur de ce projet. L’ESPCI est précisément le type d’endroit depuis lequel on peut changer les choses — et nous avons tout ce qu’il faut pour le faire.







