Pourquoi certains organes “refusent” les adhésifs chirurgicaux

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24/03/2026

Coller un dispositif ou un implant à la surface d’un organe est un enjeu essentiel pour de nombreux gestes chirurgicaux. Pourtant faire adhérer rapidement un matériau à un organe vivant reste difficile. Alors que la surface de l’organe semble simplement humide, un phénomène discret change tout : la transsudation. Un flux continu de liquide sort directement des tissus, et agit comme une fine pellicule lubrifiante. Dans une récente étude parue dans la revue Biomaterials, une équipe de chercheurs [1] élucide le mécanisme qui explique pourquoi un adhésif peut tenir sur un organe… ou glisser presque aussitôt.

Pour le démontrer, l’équipe a mené des expériences in vivo chez le porc, en mesurant à la fois l’adhésion et la quantité de liquide émise par la surface des organes. Les chercheurs ont utilisé des films d’hydrogel à base de polyéthylène glycol (PEG), un polymère capable d’absorber l’eau et de créer des interactions physiques avec les tissus. Sur le foie normalement vascularisé, l’adhésion des films reste faible : l’énergie d’adhésion mesurée au bout de cinq minutes est environ dix fois plus basse qu’ex vivo. En cause, la transsudation, qui réalimente en continu l’interface en liquide et empêche un contact robuste entre le film et le tissu.

Le résultat le plus marquant apparaît lorsque la vascularisation d’un lobe du foie est temporairement interrompue. La surface devient alors nettement plus sèche et l’adhésion augmente fortement. Les auteurs identifient ainsi un seuil critique de transsudation : en dessous d’environ 1 mg de liquide exsudé par cm² et par minute, le film absorbe suffisamment de liquide pour établir un contact solide avec le tissu. Au-dessus, l’interface reste lubrifiée, et le film n’adhère pas.

Cette clé de lecture permet aussi de comprendre les différences d’adhésion entre organes. La rate, dont la capsule est plus épaisse que celle du foie, présente une transsudation plus faible et donc une meilleure adhésion même dans un état de vascularisation normal. À l’inverse, sur la plèvre pulmonaire, plus transsudante, l’adhésion devient quasi nulle.

L’étude met également en lumière une limite importante : les tests ex vivo, en général réalisés sur des organes explantés, ne reproduisent pas cette hydratation continue. Ces résultats, qui identifient la transsudation comme paramètre clé de l’adhésion, pourraient guider la conception d’adhésifs mieux adaptés à chaque organe et à chaque usage. Les auteurs en proposent une première illustration avec des marqueurs temporaires destinés à la chirurgie assistée par réalité augmentée. Une piste prometteuse, qui devra encore être évaluée sur le long terme avant toute application clinique.


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Référence

Roquart, M., Palierse, E., Kharlamova, A., Sebagh, M., Golse, N., Vibert, E., Manassero, M., Norvez, S., & Corté, L. (2026). Organ transudation dictates in vivo adhesion to tissues. Biomaterials, 331, 124116. https://doi.org/10.1016/j.biomaterials.2026.124116




Notes

[1Chercheurs de l’ESPCI Paris – PSL, de MINES Paris – PSL, du CNRS, de l’AP-HP, de l’Université Paris-Saclay et de l’École nationale vétérinaire d’Alfort.





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